Coucher de soleil sur une plage des Seychelles, l'heure à laquelle commence traditionnellement le moutya
musique

Le moutya des Seychelles : la danse interdite jusqu'en 2018

Coco Fesses ·10 septembre 2026

Aux Seychelles, battre du tambour après 21 heures a été interdit par la loi pendant quatre-vingt-trois ans. Le règlement 115 de 1935, dit Drum Regulation, hérité de l’administration britannique, proscrivait la percussion nocturne à Victoria et dans plusieurs localités de Mahé, de Praslin et de La Digue. Il n’a été abrogé que le 30 août 2018, par la signature du président Danny Faure. Trois ans plus tard, le 15 décembre 2021, la danse que ce texte visait entrait sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

Entre ces deux dates tient toute l’histoire du moutya : une pratique née dans les camps d’esclaves, réprimée par l’Église comme par l’administration coloniale, longtemps reléguée dans les hauteurs des îles, puis devenue l’emblème culturel officiel de l’archipel.

Ce qui se passe vraiment pendant un moutya

Un moutya ne commence pas par de la musique. Il commence par un feu.

Les tambours sont d’abord approchés des flammes, peau de chèvre tendue vers la braise. La chaleur retend la peau et fait monter le son, plus grave et plus porteur qu’un tambour froid. C’est un geste technique autant qu’un rituel d’ouverture, et il se répète toute la nuit à mesure que l’humidité détend les peaux.

Tambour de moutya posé près d'un feu de palmes sur une plage des Seychelles, danseurs en arrière-plan
Les peaux de chèvre se chauffent au feu avant et pendant la danse. Photo : Gerard Larose, CC BY 4.0

Les tambourineurs, presque toujours des hommes, installent ensuite un rythme lent. Hommes et femmes entrent dans la danse sur un tempo modéré, avec une ondulation des hanches et un balancement des pieds sur le sable. Les couples se rapprochent jusqu’à se frôler, sans jamais se toucher réellement : c’est cette tension retenue, plus que les mouvements eux-mêmes, qui a valu au moutya sa réputation sulfureuse auprès des autorités religieuses.

Le chant fonctionne en appel et réponse. Les hommes lancent une phrase, souvent un commentaire sur la vie du village, une moquerie ou une plainte, et les femmes répondent dans les aigus. Les paroles s’improvisent, ce qui explique qu’il n’existe pas vraiment de répertoire figé du moutya : chaque session raconte le moment où elle se déroule.

D’où viennent le mot et la danse

Le terme viendrait du bantou mutcira, une danse de la province de Nampula, au nord du Mozambique. Le trajet suit celui de la traite dans l’océan Indien : la pratique s’installe à La Réunion, passe à Maurice, puis arrive aux Seychelles avec les premiers colons français et les esclaves qu’ils amènent au début du XVIIIe siècle.

Les chiffres de cette population disent l’ampleur du phénomène. L’archipel comptait 15 esclaves en 1770, 221 en 1788, et 6 638 en 1818. Environ 45 % venaient de Madagascar, 40 % d’Afrique de l’Est, du Mozambique surtout, et le reste d’Afrique centrale. Le moutya est le produit direct de ce brassage forcé, comme l’est le créole seychellois lui-même.

Les instruments se fabriquaient avec ce qui traînait : peaux de chèvre tendues sur un cadre de bois, coques de coco, boîtes remplies de graines en guise de hochets, triangles de métal, ustensiles de cuisine. Le grand tambour à cadre étroit, celui qu’on voit encore aujourd’hui, en est l’héritier direct.

Deux siècles d’interdiction

Deux pouvoirs se sont ligués contre le moutya, pour des raisons différentes.

L’Église, d’abord, qui y voyait une invitation à la fornication et condamnait ces rassemblements nocturnes en termes très directs. Un épisode souvent raconté aux Seychelles veut qu’un prêtre ait interrompu une session et tenté de fouetter les danseurs avec le cordon de sa soutane.

L’administration coloniale, ensuite, qui a préféré la voie réglementaire. Le bruit des tambours dérangeait les propriétaires terriens, et le rassemblement d’esclaves puis d’affranchis à la nuit tombée inquiétait pour des raisons évidentes d’ordre public. D’où ce fameux règlement de 1935 encadrant les heures et les lieux où l’on pouvait battre tambour, jusqu’à repousser la pratique hors des zones habitées.

Le moutya a survécu parce qu’il s’est déplacé. Il se dansait dans les clairières des hauteurs, loin des habitations de maîtres et des postes de police, exactement comme au temps des plantations. Cette clandestinité a préservé la pratique tout en la coupant progressivement de la vie publique.

La honte, puis la fierté

Le plus dur est venu après. Dans les années 1970 et 1980, une génération entière de jeunes Seychellois a eu honte du moutya : c’était la danse des grands-parents, celle des campagnes, celle qu’on associait à la pauvreté et à l’esclavage. Le moutya authentique s’efface alors au profit d’une version scénique, plus courte et plus présentable.

Le retournement est récent et il est venu d’en haut. L’abrogation du règlement sur les tambours en 2018 a été un geste explicitement symbolique, suivi d’un travail de collecte et de documentation mené par les institutions culturelles seychelloises. C’est ce dossier qui a servi de base à la candidature UNESCO.

L’UNESCO, le 15 décembre 2021

Le moutya a été inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité lors de la seizième session du comité intergouvernemental, en décembre 2021. C’était la première tradition seychelloise à y figurer.

La fiche officielle en donne une définition qui vaut la peine d’être lue de près, parce qu’elle refuse la carte postale : le moutya y est décrit comme un réconfort psychologique face à la misère et comme un moyen de résister à la servitude et à l’injustice sociale. La transmission, précise-t-elle, se fait de manière informelle par la performance, l’observation et l’imitation, et de manière formelle par la recherche et la documentation. Autrement dit, on n’apprend pas le moutya dans un cours, on l’apprend en le voyant faire.

Danseuses et joueur de tambour lors d'un moutya autour d'un feu sur une plage des Seychelles
Un moutya au coucher du soleil : le feu, les robes créoles, le tambour à cadre. Photo : Gerard Larose, Seychelles Tourism Board, CC BY 4.0

Moutya, séga, kanmtolé : ne pas confondre

Les trois se croisent dans la même soirée, et les brochures les mélangent allègrement. La distinction est pourtant simple.

Le moutya est lent, grave, nocturne, porté par les tambours et la voix, sans instrument mélodique. Le séga est rapide, joyeux, dansé en couple avec des jupes qui tournoient, et s’appuie sur un orchestre plus complet. Le kanmtolé, lui, vient d’ailleurs : c’est l’héritier des danses de salon européennes, quadrilles et contredanses, joué au violon et à l’accordéon. Notre article sur la musique créole des Seychelles détaille chacune de ces familles et les instruments qui vont avec.

Où voir un vrai moutya aux Seychelles

Soyons honnêtes sur ce point, parce que c’est là que la plupart des voyageurs se font une fausse idée. Le moutya de village, celui qui dure toute la nuit et où les paroles règlent des comptes, ne s’annonce pas et ne se vend pas. Ce que vous verrez sera une performance, ce qui n’enlève rien à la qualité des danseurs.

Pendant le Festival Kreol, en octobre, c’est le moment le plus favorable de l’année. En 2026, le programme consacre quatre soirées au moutya, de 16 heures à minuit, organisées par région : Victoria le 10 octobre, Anse Royale le 17, La Digue le 24 et Grand Anse, sur la côte ouest de Mahé, le 30. L’ambiance y est nettement plus locale que touristique, et c’est gratuit.

Le reste de l’année, la Moutya Night de la réserve privée de Cap Lazare, sur la côte sud-ouest de Mahé, est la formule la plus complète : un jeudi sur deux, de 17 h 15 à 20 h 15, avec kalou de bienvenue, démonstrations de décorticage de coco et de tressage, visite du parc aux tortues géantes, tapas créoles, puis le moutya autour d’un feu sur la plage à la tombée du jour. Les transferts depuis les hôtels sont inclus et l’activité demande un minimum de trente participants, donc elle ne part pas tous les jeudis en basse saison. Le tarif se vérifie directement auprès de l’opérateur, il change selon les saisons.

Dans les hôtels, enfin, beaucoup d’établissements programment une soirée créole hebdomadaire avec un passage de moutya. C’est la version courte, une vingtaine de minutes entre le buffet et le séga, mais les groupes sont souvent les mêmes que ceux du festival.

Ce que disent les chants

Un dernier point, qui est peut-être le plus important pour apprécier ce qu’on regarde. Le moutya n’est pas une danse de séduction, même si sa chorégraphie a été lue comme telle pendant deux siècles. C’est d’abord une parole.

Les chants ont servi à dire ce qui ne pouvait pas se dire ailleurs : la dureté du travail, les injustices du contremaître, les rumeurs du village, les moqueries envers les puissants. On y trouve le même mécanisme que dans le blues du delta ou le maloya réunionnais, un art de la plainte codée qui passe sous le radar de ceux qu’elle vise. C’est précisément pour cela que les autorités s’en méfiaient, et c’est ce que l’UNESCO a retenu en parlant de résistance à l’injustice sociale plutôt que de folklore.

Pour finir sur notre marotte habituelle : le coco de mer, ce fruit en forme de fessier qui a donné son nom à ce site, a été pillé pendant des siècles par les mêmes qui interdisaient le moutya, avant de devenir l’emblème national d’un pays qui a repris la main sur ses propres symboles. La noix et la danse ont suivi exactement le même chemin, de la curiosité coloniale à la fierté nationale. Il n’y a probablement pas de hasard là-dedans.

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